Idenity Graphic

André Breton

I-C’est la fée africaine qui fournit
La mûre, et les résilles dans les coins.
A.R.

Les puissances que la nature a prodiguées à la main humaine ne sont pas loin, de nos jours, de s’être exclues les unes les autres. La croissante spécialisation du travail et l’envahissement des produits manufacturés ont pour effet de susciter une multitude de mains dont chacune n’est plus propre qu’à un minimum d’usages et qui y ont perdu, hors des clans ainsi constitués, le moindre besoin mutuel – et c’est trop peu dire – de se serrer. C’est cette main aujourd’hui multiple et fuyante en tous sens et de tous côtés sur ses gardes qu’il me plaît tant, dans la main d’Augustin Cárdenas, de voir comme par impossible réconciliée.

Sert-il de rappeler que la main disposait de bien autres moyens que ceux de façonner ce que requièrent les besoins utilitaires, dont nous sommes assez bien placés pour savoir qu’ils ont déchaîné le monstre du progrès technique? Originellement préposée sans intermédiaire à la cueillette, la main était faite de toute sa pulpe, de tous ses nerfs pour apprécier, au besoin sans le secours de l’œil, ce qui peut, aussi bien d’emblée qu’à retardement, répondre au désir. L’ayant prouvé, quelle que soit sa substance – animale, végétale, minérale – elle était faite pour le caresser longuement, un peu comme pour jouir d’une femme. Cette main, tour à tour perforeuse et jouisseuse, est aussi celle qui, au fur et à mesure, s’invente en tant que commutateur électrique. Elle tient en suspens ce que l’homme de plus en plus avide, hélas de plus en plus sevré, va aspirer à voir, à entendre, aussi bien qu’a sentir, à goûter par la vertu de sa main même (peinture et sculpture, musique, etc.). Si habile soit-elle – comme une libellule – la main de Cárdenas pour notre bonheur en reste à ce stade hautement privilégiée.

Voici jailli de ses doigts le grand totem en fleurs qui, mieux qu’un saxophone cambre la taille des belles.

(André Breton, Paris, 1959)

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Edouard Glissant

Le monde légendaire de Cárdenas


Le soleil qui anime toutes les masses vivantes ou inanimées, et qui un jour s’éteindra, crée aussi des êtres fugitifs: ce sont les ombres. Le soleil, et seulement lui. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la différence de qualité entre l’ombre trépidante du midi et l’ombre terne, absolue, que donne une lumière artificielle. Par l’ombre, l’homme et la bête, et la montagne semblent se rattacher le plus sûrement à la palpitation d’un ailleurs. Et il n’a pas l’opposition qu’on prétend, de l’écrasement d’une lumière sans faille et de la nuance d’une lumière tamisée par exemple sous un feuillage. Au plus torride désert, là où nul élan de vie ne vient solliciter le ciel, on peut ressentir sur le scintillement même de l’air, que dans la lumière veille son principe contraire: dans l’aveuglante clarté, la tentation de l’ombre.

La sculpture de Cárdenas est solaire. Chacune de ces hautes et noires stèles qu’il élève vers une source impérieuse de chaleur, oui, chacune d’elles nomme son ombre, son prolongement par quoi elle s’enracinera dans l’espace. Chacun de ces marbres blancs sollicite, plus peut-être qu’un socle noir, un tapis de crépuscule pour s’y enfouir. Il n’est pas jusqu’à l’albâtre, ici véritablement taillé dans sa transparence, qui ne porte en lui-même le frémissement de son obscurité.

Voici donc, à mes yeux, qu’une sculpture ne comble pas seulement un espace, mais qu’elle en frémit. Je ne vois d’ailleurs pas là un vide que la pièce sculptée est venue remplir à merveille; non, c’est la pièce elle-même, la création qui suscite autour de son corps nécessaire un espace non moins inéluctable; qui se prolonge là-bas, au loin de moi.

Alors, j’imagine alentour d’un haut totem (car ces stèles sont bien des totems) la bagasse rouge, immuable d’un désert; et je vois impliquée au marbre la racine multiple d’une forêt qui le couvre et le dévoile. Sur ce marbre sans taches j’éprouve le dépôt des feuilles, dans un lointain futur consumées, qui protègent déja la matière et en garantissent dès aujourd’hui la limpidité.

L’univers de Cárdenas rayonne ainsi de son particulier soleil, évoque pour nous, déjà, ici, des siècles et des siècles. C’est, phénomène rarre dans le monde des formes inventées un univers qui, dés l’abord révèle l’organique, l’ombre et la clarté unies, la patience à travers la matière, l’alliance inépuisable de ce qui est torride et de ce qui est nocturne. Un univers, je l’ai dit, qui éclaire son propre passé, qui exalte son éternité: ces feuilles décomposées que j’imaginais sur le marbre, cette érosion où le poli de l’artiste a remplacé l’atteinte des saisons, ces lianes que j’entrevois grandir au long des totems, tout cela, c’est la mémoire de Cárdenas, c’est son obstination à fouiller.

Et dès lors il importe peu quelle matière est travaillée (bois ou marbre: noir crêpé des corps en jaillissement ou blanc têtu des corps tapis), - Cárdenas nous conte une légendaire histoire. Mieux, il est dans une histoire.

C’est un curieux destin de l’art moderne, qu’après avoir tant sacrifié à l’illumination et au révélé, il doive maintenant se concevoir dans un durée historique: par exemple, dans ce mouvement des peuples qui a déterminé les contacts actuels, et qui s’accompagne d’une conscience du mouvement. Comme si l’art, après avoir réfléchi l’histoire, après avoir témoigné pour l’histoire, aujourd’hui tendait à signifier le destin des hommes, c’est-à-dire à entrer dans le débat, à se dédoubler en quelque sorte; tellement que le fugitif éclat de l’inspiration désormais s’appuie, et appuie, sur la claire intention d’un “temps“ et d’un devenir.

Dans un tel débat, il semble que la sculpture soit désarmée, ou rayonnante. Muette, quant aux prestiges que la peinture ou la poésie peuvent soudain déchaîner; solide, totale, pour la patience et l’affrontement qu’on perçoit à travers elle. Pour moi, l’œuvre de Cárdenas est une des premières, dans l’art moderne, où ressentir tout de suite la présence de l’histoire.

Non qu’il ait voulu manifester tel ou tel événement: ceci est à laisser aux exégètes du réel. Non plus qu’il ait décidé une datation ou une chronologie, par quoi chacune de ses œuvres aurait suivi avec aisance le prétexte d’un chemin: ceci est à laisser aux faciles qui n’entendent l’art que comme un étroit report du vécu.

Non, il y a du rêve dans l’univers de Cárdenas; et il y a aussi la tourmente. Il y a de la distance et du détail; il y a la fable et la réalité. Mais nous voilà soumis à cette injonction du sculpteur, grâce à quoi il nous mène au bord d’une très actuelle lumière comme s’il avait récupéré quelque chose au fond des temps, pour nous le proposer, pour nous le donner, en toute évidence, sans autre forme d’apparat.

Un univers récupéré, un souvenir brûlé, un futur qui sous nos yeux s’agite: l’histoire des hommes. Voici la justice de Cárdenas: justesse du motif, légitimité de la recherche, actualité “ouverte“ de l’œuvre, ténacité sagace et confiante de celui qui entrevoit peut-être d’autres espaces, d’autres soleils. Sculpture “significante“ aussi, c’est-à-dire qui explicite sa morale et son devenir. C’est le miracle de cet art tellement concret, sauvage ou fluide, ride ou secret, d’animer sans retard ce qu’on pourrait nommer une “spiritualité“.

Il ne suffit pas de dire que Cárdenas est Cubain, de souche africaine. Certes, il y a là l’indication de cette mémoire que j’ai dite. On voit bien le passionné raccord, la marée des temps, tout ce soleil et toute cette ombre dans l’argile, et cette volonté de continuer à partir du premier bois noirci.

Mais ce qui surprend, c’est la décision chez le sculpteur de brusquer ces données de départ, d’assoler sa matière, par alternance ou diversité. En cela encore, il s’accorde au temps actuel. Quand par exemple il dit un jour: “Je veux faire des totems horizontaux“, je sens bien qu’il n’y va pas chez lui d’un caprice d’artiste, mais bien d’une nécessaire exploration à l’orée de sa forêt. Peut-être que, passé la lisière, un nouveau champ se présente, paré pour le défrichable. Peut-être que le forgeron maudit des vieux contes rejoint déjà l’ouvrier disponible de demain. Cárdenas est au Carrefour de l’histoire: il accorde un fabuleux héritage et une moderne tension. Sans effort apparent, sans rhétorique, essentiellement.

On ne saurait donc déterminer déjà la nature exacte de ce quelque chose qu’il ramène pour nous du fond des temps. Puisque aussi bien il ne se contente pas de nous l’offrir, puisqu’il le transmute, puisqu’il le travaille et l’oriente selon des perspectives que nous devrons, tous, partager avec lui. Telle est la générosité du sculpteur: il prétend que sa trouvaille soit érigée avec le concours de tous. Il ne s’enferme pas dans l’absolu de conquêtes finies. A force de retrouver ses mesures, un moment oubliées, il nous convainc de travailler ensemble à une nouvelle mesure. Ne l’enfermons pas dans des catégories; voyons-le dans l’antique cité de boue rouge, au milieu des plaines où les peuples souffrent, dans la métropole future. Ce qu’il nous arrache, par-delà les perfections et les beautés, c’est le consentement à l’autre. Les mondes ouverts l’ouvrage concerté, la connaissance partagée.

Observons dès maintenant que l’élan d’une part (lest totems), le repli et la concentration d;autre part (les marbres) ne se départissent jamais d’aune ventilation de la matière: parce qu’il y a, bien sûr, des trouées dans le volume sculpté; mais aussi pour cet abandon à la spirale, au detour sur soi, au mouvement tournant, qui réunissent les totems et les marbres, les bustest ressurgis et les grands arbres brulés, les papillons étonnamment légers dans leurs masse et les têtes enfoyues dans leur drap de pierre. Le monde que voici participe de l’étiré qui est peut-être, en sculptures, l’art du conjectural. Et ce monde se développe en même temps dans l’arroundi qui, savamment marqué, rehaussé d’arêtes, d’épines, de durs ou d’élégants festons, téimoigne ici pour la croissance (le temps fécond) et l’enrichissement. D’où l’on peut dire que, toujours, la sculpture de Cárdenas continue.

D’autres que moi expliqueront ce travail, les spécialists le prendront en charge. Avec passion j’en ai cherché le soleil. Il me renforce at m’encourage. Ce grand art sileincieux parle pour moi, pour vous.

Si je dis qu’il est légendaire, c;est dans le souffle africain, oui, mais encore par ce défi tranquille au temps qui presse, par cette présence sans faille autant que par cette ombre sous les branchages.

Considérez sa lente avancée depuis la premiére nuit, voyez comme il nie l’effritement et l’achèment. Voyez comme il assemble aussi la mémoire du futur. Ainsi est opposé à la mort un déni où la mort est acceptée, vaincue. Toute légende est tranquille. Et soleil un jour s’éteindra, mais l’ombre de l’homme, Cárdenas nous le crie, aura porté sur de plus secrètes planètes.

(1961)


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Octavio Paz

Pierre natale

A Cardenas par qui lumière et pierre deviennent mondes


La lumière dévaste les hauteurs
Troupeaux d’empires en déroute
Investi de reflets l’œil recule

Contrées vastes comme l’insomnie
Rocailles d’ossements

Automne sans frontières
La soif fait jaillir ses invisibles sources
Un ultime prêche dans le désert

Ferme les yeux et écoute chanter la lumière:
Midi fait son nid sur ton tympan

Ferme les yeux et ouvre-les:
Il n’y a personne pas même toi
Tout ce qui n’est pas pierre est lumière.

Traduction de J. C. Lambert

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José Pierre

Homage to Cárdenas

We live in an age in which art is generally acknowledged only if it is “successful in the marketplace” and when gross misinterpretations of art have been institutionalized. It is therefore comforting to know of the existence of someone like Cárdenas, not only to know that he exists, but that he is still creating, that is to say, inventing. Because Cárdenas is to sculpture what Bacon is to painting: there is only one…

Cárdenas belongs to a group of kindred spirits who during the 20th century have made sculptures an intellectual activity, “a mental thing” according to Leonardo’s principles, but without cutting off contact with beauty, beauty that discovered its fundamental truth in the primitive art of Africa, native America and the Pacific. Thus the true peers of Cárdenas are Brancusi, Arp and Henry Moore…

With Brancusi, he shares the love of volumes, constantly caressed and used to a vertiginous degree, plumbed to the very essence, to the depths of the soul. With Arp, he shares a taste for budding forms captured at the dawn of life and full of the uncertainty of the future. In a way that is contrary to the message of Brancusi and Arp, Cárdenas shares with Moore a sovereign certainty which authorizes a decisive plunge into the universe of beings and things…

In any case, Cárdenas has no difficulty in distinguishing himself from his three illustrious predecessors. Brancusi, for example, increasingly caresses the shape of the egg, the seal, and the column. All of theses are symbols of his own virility, which never ceases to amaze him. With Cárdenas, on the other hand, it is clear that he caresses shapes of women. If one discovers here and there a phallic presence, it is because it plays a role in the celebration of loving union, a celebration as fervent as it is chaste. By chaste I mean devoid of any allusion to bad company. Women happily recognize themselves in the work of the Cuban sculptor because he reveals, like no one else, the essence of their femininity…

It is also clear if Arp is essentially a son of sleep, Cárdenas is above all a part of the world of wakefulness. We cannot accuse him of delving into the twilight world unless he does so to emerge full of vibrant hope. He is rather than man of frenzied plant growth, as well as of the power of a tree root shifting the foundations of a temple, the sinuous force of vine strangling a tree, the extravagant beauty of an orchid blossoming at the expense of the vine, the tree and the temple.

In contrast to Moore’s arbitrary and sometimes despotic decisions, Cárdenas is more markedly concerned with the harmony of the world. At the same time he has greater respect for beings made of flesh and blood but also of dreams. He prefers to glorify the human condition rather than denigrate it, to strengthen rather than destroy, to reveal peoples’ secret affinities instead of their insurmountable differences…

Of course, in praising such an artist, one cannot limit oneself to making simplistic comparisons. Only a few years ago Cárdenas showed us that he was not at all a prisoner of these artist’s plastic rhetoric. He took us by surprise when he exhibited his bronze horse in 1984 at the F.I.A.C., thus affirming his capacity to link himself to the figurative tradition as fully as he had done before with the lyrical tradition which gave birth to modern art, this was not going against what he believed in the past, but sprang from a desire to widen the imprint of his own creativity…

It is worth thinking back to Cárdenas arrival in Paris, on Christmas day of 1995. the flamboyant Cuban artist deliberately pitted himself against the basic materials of sculpture. Wood and bronze surrendered to him unconditionally, despite the fact that his techniques were those of a charmer rather than a conqueror. Naturally, it is vain to think that a mastery of materials guarantees a creator’s inventiveness. Even if, nowadays, so many others are happy to pile bricks and rubble on the floor in a corner, convinced that they have constructed the walls of Babylon before our very eyes!

There may be certain people who consider Cárdenas’s path old-fashioned. But his love of materials is a strong as his love for shapes elaborated through intimacy and fervor. The crowning achievement of his two-fold love is the nurturing of a poetic invention which is truly “in a human dimension.”

(Paris, 13 September 1988)

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Emile Langui

Cárdenas sculpteur exceptionnel

 

Voyez comme il assemble la mémoire du futur.

Edouard Glissant

 Il y a près de douze ans, j’eus la chance de faire la connaissance d'Agustin Cárdenas. Cela se passa à la courageuse Galerie du Dragon, à Paris, où, jour après jour, une élite d'artistes, d'auteurs, de poètes et de dramaturges progressistes se rencontrent et confrontent leurs idées. Plus tard, à l'occasion du ''Salon de Mayo'' organisé à La Havane à l'initiative de Wifredo Lam, pour commémorer le XVIe anniversaire de l'attaque de la caserne Moncada, J'appris à connaître de façon plus approfondie l'homme et sa famille en participant à un long et merveilleux voyage à travers Cuba en compagnie de César, Rebeyrolle, Lam, Labisse, Ferro, Leiris, Ragon, Couturier, Jouffroy, Kowalsky et l'inoubliable Robert Giron. Nous avons parcouru le pays natal de Cárdenas de La Havane à Varadero par Matanzas, où il vit le jour en 1927. I1 n'aime pas beaucoup parler de son background. A cette époque, les habitants pauvres de Matanzas payaient cher d'habiter entre la capitale et la station balnéaire mondaine et luxueuse de Varadero. Bientôt, le père de Cárdenas se fixa avec sa famille à La Havane, d'où il mena comme couturier itinérant, avec son fils comme apprenti, une vie de nomade au milieu du troupeau d'ouvriers de la ''zafra'' la récolte de la canne à sucre. Un travail dur et une vie sobre lui procurèrent finalement les moyens nécessaires pour offrir au jeune Agustin une éducation solide et lui permettre d'étudier à l'Académie de San Alejandro. En 1949, Agustin quitta cet institut comme l'un des brillants élèves de sa promotion, mais il ne se préoccupa guère de son diplôme final. Pourtant, le jeune homme connaissait déjà à fond le métier de sculpteur sous tous ses aspects. Le fait qu'on l'ait poussé dans la direction d'un Bourdelle baroque en mentionnant tout au plus l'œuvre de Maillol, n'avait que peu d'importance. Il s'en dégagea aussitôt, ce qui exigea le retour à zéro, la découverte de sa propre personnalité et l'invention de son propre répertoire d'images. Il a fallu cinq à six ans à Cárdenas pour se détacher complètement des servitudes de sa jeunesse et pour poser les bases de sa carrière indépendante.

Entre-temps il s'était établi à Paris. En moins de deux ans il réussit à imposer sa forte personnalité au milieu du tourbillon des diverses tendances internationales, et à conquérir la place qui lui revenait : calme, patient, très attentif aux sculpteurs qu'il reconnaissait comme ses maîtres tout en veillant anxieusement à sa propre individualité. Bien sûr, il subit l'enchantement de Brancusi, de son rare sens de synthèse plastique, de son amour illimité du métier, de sa façon caressante et respectueuse de traiter la matière, et de ce polissage et repolissage scrupuleux de la forme, jusqu'à ce que celle-ci - à une fraction de millimètre près - réponde à la tension intérieure de 1’œuvre sculptée. Cependant, Cárdenas était resté fils de Cuba, un descendant des clans nobles qui ont fondé jadis les puissants royaumes de l'Afrique centrale et occidentale. Dix générations d’esclaves n’ont pas réussi à étouffer la source première de la psyché ancestrale, ni à laisser dégénérer une créativité millénaire. C’est dans le creuset culturel de Paris que l'Africain s'est révélé à lui-même dans la confrontation impitoyable avec les autres. En effet, pour citer Edouard Glissant, ˝il ne suffit pas de dire que Cárdenas est Cubain, de souche africaine˝. Car ce qui nous passionne tellement dans l’œuvre de cet homme, c’est son rayonnement universel qui émane d'un subconscient chargé de mythes, de rites et de traditions africaines. Le fait que Cárdenas n'ait jamais appartenu à aucune secte secrète afro-cubaine n'y change rien : bon sang ne peut se renier. Comme Wilfredo Lam, son compatriote et frère spirituel, il traduit la magie noire - non pas d'après modèle - mais comme la concrétisation d'une croyance abstraite primordiale. Si ces œuvres-là ne sont pas des archétypes, fait que la signification du terme m'échappe.

Comme la métaphysique de l'homme africain, intimement mêlée à la nature, s'enracine dans le sol et évolue avec le cosmos, sous le regard des ancêtres, ainsi les totems, les formes magiques et les symboles primitifs de Cárdenas ne peuvent se concevoir autrement que liés à la réalité. Appelons cela, si vous voulez une réalité ''spiritualisée''. C'est pourquoi, parler ici d'art abstrait n'a aucun sens. Selon le grand exemple de Brancusi - mais par d'autres voies – Cárdenas a réussi à ramener les formes de la nature à des éléments non figuratifs qui gardent toutefois toute leur vitalité, car leur croissance, obéissant aux lois éternelles de la création, est organique. Le souffle du grand Pan, animant chacune de ces œuvres, confère aux formes cette tension équilibrée qui va du dedans vers le dehors et qui est la résultante de la vie intérieure. Toute géométrie a été rejetée au profit d'un lyrisme souverainement maîtrisé. Impossible d'enfermer Cárdenas dans une catégorie, mais sans aucun doute il appartient - sciemment ou non - à cette race puissante d'artistes qui préfèrent la passion dionysiaque à la mesure apollinienne.

Ne déduisons pas de ceci que son art soit baroque, au contraire, il est discipliné et retenu. Que ses formes se dressent convulsivement vers le ciel dans un ordre arbitraire et mystérieux où les éléments magiques, érotiques, animaux et végétaux grimpent les uns contre les autres, tout aboutit finalement à une harmonie émanant de la logique de l'imagination.

Plus directement que dans les bois, c'est dans les marbres que les dons plastiques exceptionnels de Cárdenas s’affirment. Dans les dernières années ils semblent réclamer de plus en plus son attention, si bien qu'aujourd'hui, il crée en marbre des œuvres dont les premières inspirations remontent aux années 1956-60. Ici, le combat avec la matière noble devient infiniment plus difficile et plus passionné. Le marbre ne se donne qu'à celui qui l'attaque avec autant de respect que de passion. Une sorte de don inné de clairvoyance permet à Cárdenas de sentir dans la pierre morte la forme vivante. I1 la devine plus qu'il ne la voit et l’extrait comme une magie en ˝taille directe˝, dans le calme et la réflexion, préférant la caresse à la taille afin d'éviter de blesser le contenu idéal entrevu. Dans le marbre, il cherche à tâtons le fragment de vie organique qui s'y cache et qu'un geste maladroit pourrait tuer. Ainsi apparaissent des formes arrondies, organiques, possédant une structure interne, une surface tendue sur un squelette fragile. Ce sont des colonnes, des fenêtres, des grottes, des architectures de glace, mais toujours un érotisme sain et vital jaillit de tous côtés sous forme de lèvres qui s'offrent, de nombrils attrayants et - obsession délicieuse - de deux petits seins vierges. Remarquons encore que dans la plupart des sculptures deux forces s'attirent et se repoussent, le masculin et le féminin: ainsi les deux formes extrêmes y sont reliées par quelques éléments tendres, suçants, malléables, pour donner naissance à ce qu’Edouard Glissant a appelé très judicieusement ˝sculpture étirée˝. José Pierre a démontré dans son livre La sculpture de Cárdenas que ses éléments de style étaient déjà présents dans la Femme au chewing gum, œuvre datant de 1951.

Aujourd'hui, Cárdenas a largement dépassé la quarantaine et il atteindra bientôt l'âge idéal où l'homme-artiste arrive au point culminant de sa créativité. Il est puissant, d'une allure impressionnante dans toute sa modestie, un Othello victorieux et sans Desdémone. Tout son passé augure son avenir. Il apporte aux arts plastiques aujourd'hui, si riches en nuances, une contribution essentielle, sensuelle et puissante, mystérieuse et virile, moderne et de tous les temps. (1974)

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André Pieyre de Mandiargues

 

Remercions Cárdenas

Peu de communication ou point, on sait cela, entre la musique et le surréalisme, qui a trouvé dans la peinture au contraire un terrain de choix pour croître et se ramifier en pousses luxuriantes. Mais la sculpture? La plupart de ceux qui l'ont pratiquée dans le surréalisme ont tourné bientôt au faiseur d'objets, au petit mécano, au poseur d'énigmes plus ou moins littéraires, au précurseur ou au suivant du pop, activités qui ne m'enchantent pas beaucoup, je l'avoue et tout compte fait je ne retiens parmi les participants au mouvement fondé par André Breton que trois grands sculpteurs : Arp, Giacometti, Cárdenas. C'est du dernier, encore jeune et moins célèbre qu'il ne sera demain, malgré sa modestie, que je voudrais parler.

Né à Matanzas, dans l'île de Cuba, en 1927, Agustin Cárdenas est venu à Paris en 1955. Il n'a pas tardé à entrer dans le groupe surréaliste, et sa première exposition parisienne, à la Galerie de La Cour d'Ingres, en 1959, fut présentée par André Breton. Pendant une longue période, son matériau favori fut le bois, d'où sa main faisait surgir des formes généralement totémiques et apparentées aux sculptures de la Polynésie plus qu'à celles de l'Afrique; formes que l'on aurait pu classer aussi raisonnablement dans l'art abstrait que dans le concret ou que dans le fantastique et qui m'émerveillèrent dès la première fois que je les vis, par la perfection de leur travail qui en vérité appelait la caresse de la main autant que le regard. Sans renier leur parenté avec l'art des grands ancêtres, les sculptures de Cárdenas, plus tard, se rapprochèrent des peintures de Max Ernst et de celles de Wilfredo Lam, spécialement en ce que celles-là devaient à l'observation de la flore et de la faune naturelles, à un certain témoignage de la sève et du sang. Ainsi Cárdenas devint-il le sculpteur surréaliste par excellence. . .

La grande nouveauté dans l'art de Cárdenas, celle qui le place à mon sentiment au tout premier rang des sculpteurs contemporains, est la conquête assez récente faite par lui du métier de la pierre et du marbre en particulier. Innombrables sont aujourd'hui les sculpteurs qui marchent sur le chemin de Carrare, nous savons cela, mais nous savons aussi que Carrare est capricieuse comme une femme splendide et qu'elle a ses favoris, ses élus, beaucoup plus rares que tous ceux par qui elle se laisse caresser un peu sans leur donner vraiment ses faveurs... Entre Cárdenas et Carrare, c’est une sorte de passion, d’amour absolu, justifié peut-être par le sens de la lumière que Cárdenas montrait dans l'art du bois déjà mais qui s’est fait illuminateur dans celui de la pierre. Et telle perfection dans la taille du matériau, dans le choix des centres d’attraction et de pulsion, dans le poli des belles faces courbes, nous devrions chercher beaucoup aujourd’hui pour lui trouver des rivales. Sur ces plans-là, le seul nom qui, à titre de comparaison, me vienne à l'esprit, est l'un des plus écrasants, des plus intimidants qui soient dans l'histoire de l'art moderne: Brancusi ! Et oui, Cárdenas, par grâce carraraise, a sa place aujourd'hui du côté du Roumain magnifique. Constatation qui est le plus grand éloge que je puisse faire à sculpteur moderne... Je ne m’en écarterai pas, je la soulignerai au contraire, en remarquant la sensualité très voluptueuse et l'humour savoureux qui habitent les marbres de Cárdenas. Remercions-le donc de travailler, dirait-on, par plaisir et pour le plaisir, puisque l’expression de ses pierres taillées est joyeuse comme celle de son silencieux sourire.

(1975)

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